Affaire Jabaroot : Rabat conteste la thèse d’un piratage massif de ses services de sécurité

Affaire Jabaroot : Rabat conteste la thèse d’un piratage massif de ses services de sécurité

Hicham TOUATI 

La DGSN et la DGST ont catégoriquement démenti, jeudi 27 août, toute intrusion dans leurs systèmes d’information après la diffusion de fichiers présentés par le groupe Jabaroot comme contenant les données de dizaines de milliers d’agents marocains. Les autorités avancent une tout autre origine : des informations anciennes provenant notamment d’assureurs et d’organismes de couverture sociale et de santé. Une version qui oblige à réexaminer avec prudence le récit, largement relayé à l’étranger, d’une compromission massive des services de sécurité marocains.

Le spectaculaire récit d’une fuite portant sur quelque 70 000 membres des services marocains de sécurité et de renseignement est désormais confronté à une contestation officielle détaillée. Dans un communiqué publié le 27 août, le pôle réunissant la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) affirme qu’aucune intrusion n’a affecté ses systèmes d’information ou ses bases de données de sécurité.

« Les données personnelles publiées récemment ne résultent en aucun cas d’une intrusion dans ses systèmes de sécurité », assure le communiqué. Selon les deux institutions, il s’agirait de données anciennes téléchargées à partir de bases gérées par « des compagnies d’assurance et des organismes de couverture sociale et de santé ».

La précision est capitale. Elle ne revient pas à soutenir que chaque nom ou chaque information personnelle mis en circulation serait fictif. Elle conteste leur provenance. Un nom authentique, un numéro administratif exact ou l’identité réelle d’un fonctionnaire ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer que les informations ont été extraites d’une base appartenant à la DGST ou à la DGSN.

C’est pourtant autour de cette hypothèse qu’une partie de la couverture médiatique internationale s’est structurée après les publications attribuées à Jabaroot. Le Monde a ainsi consacré, le 26 août, un article aux « noms de 70 000 agents des services de sécurité et de renseignement », tandis que plusieurs titres espagnols ont utilisé des formulations encore plus spectaculaires, allant jusqu’à évoquer une vaste liste d’« espions marocains ».

Le contenu même de certaines de ces publications appelait néanmoins davantage de précautions que leurs titres ne pouvaient le suggérer. Le Monde relevait notamment l’impossibilité d’authentifier l’intégralité des fichiers et signalait des indices laissant penser que certaines données étaient anciennes. Le quotidien indiquait également que les listes mêlaient des personnels de la DGSN et de la DGST.

Cette distinction est loin d’être secondaire. La DGSN est la police nationale marocaine et compte naturellement plusieurs catégories de fonctionnaires qui n’exercent aucune activité de renseignement clandestin. Transformer mécaniquement plusieurs dizaines de milliers de noms en autant d’« espions » revient donc à attribuer aux données une signification que leur simple présence dans un fichier ne permet pas d’établir.

Le communiqué du pôle DGSN-DGST va plus loin en contestant l’authenticité d’une partie des éléments présentés comme provenant des services marocains. Il met en garde contre la circulation de « photographies truquées », montrées comme celles de fonctionnaires des services de sécurité, ainsi que contre des documents « falsifiés et contrefaits » présentés comme officiels.

Les autorités disent avoir relevé des anomalies matérielles : utilisation d’uniformes ou de grades militaires qui « n’existent pas au Maroc » ou qui ne sont pas en usage au sein de la DGSN, identités visuelles incorrectes et « fautes de grammaire flagrantes ».

Si ces anomalies sont confirmées par l’enquête, elles modifieraient sensiblement la lecture de l’affaire. Il ne s’agirait plus seulement d’un ensemble de données obtenu illicitement puis publié tel quel, mais potentiellement d’un assemblage mêlant informations anciennes, éléments authentiques sortis de leur contexte et contenus fabriqués pour renforcer l’apparence d’une fuite provenant directement des appareils de sécurité.

La prudence est ici d’autant plus nécessaire que trois affirmations distinctes ont parfois été fondues en une seule : l’existence de données personnelles authentiques, l’intrusion dans une base de données sécuritaire et l’identification de dizaines de milliers d’agents de renseignement. Or la démonstration de la première n’établit automatiquement ni la deuxième ni la troisième.

Pour prouver une compromission directe des systèmes de la DGST ou de la DGSN, il faudrait notamment pouvoir identifier avec certitude la base source, déterminer les modalités de l’accès non autorisé, dater l’extraction des données et établir leur cohérence avec les systèmes internes concernés. Les éléments rendus publics jusqu’à présent par les auteurs présumés de la fuite ne permettent pas, à eux seuls, d’établir cette chaîne de preuves.

Le communiqué apporte à ce débat un autre élément : les bases contenant les données sécuritaires sensibles « ne sont pas connectées à des réseaux ouverts à l’Internet ». Cette configuration, avancée par les autorités, rendrait inopérant le scénario simplifié d’une attaque menée directement depuis Internet contre ces bases.

Elle n’autorise toutefois pas, à elle seule, à exclure théoriquement toute forme de compromission informatique : une extraction peut aussi résulter, par exemple, d’un accès interne détourné, d’un équipement intermédiaire compromis ou d’autres vecteurs ne nécessitant pas l’exposition directe d’une base au réseau public. Sur ce terrain, seule une expertise technique indépendante ou les résultats de l’enquête judiciaire permettraient de trancher définitivement.

Cette réserve ne change cependant pas la question essentielle posée par le communiqué marocain : où est la preuve publique que les quelque 70 000 enregistrements proviennent effectivement d’un piratage des systèmes de la DGSN-DGST ?

Jusqu’ici, l’authentification ponctuelle de certaines identités a surtout démontré que les fichiers contenaient des informations correspondant à des personnes réelles. Elle ne permet pas de déterminer l’origine informatique de ces données.

C’est également sous cet angle qu’il convient de considérer les interprétations ayant associé certaines personnes figurant dans les fichiers à des activités clandestines à l’étranger. La présence éventuelle d’un diplomate, d’un policier ou d’un fonctionnaire dans une base administrative ne constitue pas en elle-même la preuve d’une mission de renseignement. Une telle conclusion nécessiterait des éléments indépendants établissant précisément la fonction et l’activité attribuées à chaque personne.

L’un des enseignements de cette affaire tient ainsi moins au nombre impressionnant de données diffusées qu’à la facilité avec laquelle des informations authentiques peuvent acquérir une signification entièrement différente une fois replacées dans un nouveau contexte.

Une donnée vraie peut servir à construire un récit faux. À l’inverse, un démenti officiel ne constitue pas, par sa seule nature, la preuve définitive que toute hypothèse adverse est erronée. C’est précisément entre ces deux écueils que doit se situer l’examen journalistique du dossier.

Le pôle DGSN-DGST indique par ailleurs que les enquêtes et investigations se poursuivent sous la supervision du Parquet compétent afin d’identifier les personnes impliquées dans « la fabrication, la production et la diffusion au public » de ces informations.

Le dossier entre donc désormais dans une phase différente. Après le temps des révélations spectaculaires vient celui de leur vérification technique. La question n’est plus simplement de savoir combien de noms figurent dans les fichiers, mais d’établir d’où ils proviennent, dans quelles conditions ils ont été obtenus, lesquels sont authentiques et quels documents ont pu être fabriqués ou manipulés.

Le communiqué du 27 août ne clôt pas l’affaire. Il en modifie en revanche substantiellement les termes. Il oblige surtout à abandonner les raccourcis : des noms éventuellement authentiques ne prouvent pas le piratage d’une base de renseignement, et un fichier comprenant des dizaines de milliers de fonctionnaires ne constitue pas, par définition, une liste de dizaines de milliers d’espions.

En l’état des informations publiquement vérifiables, la prudence commande donc de parler d’une fuite attribuée aux services marocains, dont l’origine reste disputée, plutôt que d’un piratage massif tenu pour définitivement établi. C’est désormais à l’enquête technique et judiciaire, davantage qu’aux effets d’annonce, qu’il reviendra de départager les récits concurrents.