Riyad-Rabat : l’institutionnalisation silencieuse d’un leadership sécuritaire régional

Riyad-Rabat : l’institutionnalisation silencieuse d’un leadership sécuritaire régional

Universitatv

Sous les ors du World Defense Show, vitrine planétaire des industries de défense, une partition moins visible mais autrement plus structurante s’est jouée cette semaine dans la capitale saoudienne. Du 8 au 12 février 2026, M. Abdellatif Hammouchi, directeur général du pôle sécuritaire marocain, a conduit une délégation de haut niveau à Riyad, répondant à l’invitation de M. Abdulaziz Bin Mohammed Al-Howairini, chef de la Sécurité d’État saoudien. Derrière le volet protocolaire, cette visite constitue un marqueur stratégique dans la consolidation d’un axe bilatéral qui, sans tapage, redessine les équilibres sécuritaires de la région.

À première vue, il s’agissait d’explorer les innovations technologiques exposées dans ce salon international. Mais les entretiens conduits en marge révèlent une ambition autrement plus substantielle : celle de transformer une coopération historiquement fondée sur des affinités politiques en un partenariat intégré, doté de mécanismes pérennes d’échange opérationnel et technique. Les discussions ont porté sur l’interopérabilité des systèmes de renseignement, l’harmonisation des doctrines antiterroristes et l’accès réciproque à des plateformes technologiques avancées.

Ce faisant, Rabat et Riyad ne se contentent pas d’actualiser leur relation. Ils posent les jalons d’une véritable école sécuritaire arabe, fondée non plus sur l’importation passive de modèles extérieurs, mais sur l’adaptation souveraine d’instruments de défense aux réalités locales. Le Maroc, fort d’une expérience éprouvée dans le démantèlement de cellules dormantes et la traçabilité des flux financiers illicites, y trouve une reconnaissance de sa maturité institutionnelle. L’Arabie saoudite, engagée dans une vaste transformation de son appareil sécuritaire, y gagne un partenaire technique crédible et un allié doctrinal.

Cette lecture stratégique est partagée par de jeunes chercheuses en relations internationales. Pour A. B., doctorante à l’Université Euromed de Fès, spécialiste des politiques de sécurité au Moyen-Orient : « Ce déplacement est significatif à plusieurs titres. Il intervient dans un contexte de recomposition des alliances au sein du monde arabe, où les logiques idéologiques cèdent progressivement le pas à des coopérations fondées sur des besoins concrets et des expertises avérées. Le choix du World Defense Show comme cadre n’est pas anodin : il acte l’entrée du Maroc dans le cercle restreint des États producteurs de sécurité, et non plus seulement consommateurs. M. Hammouchi n’y figure pas en invité de second rang, mais en interlocuteur dont l’avis est sollicité. C’est un repositionnement subtil mais décisif. »

L. A., doctorante à l’Université Roi Saoud de Riyad, spécialiste des mécanismes de coopération sécuritaire transnationale, ajoute : « Ce qui frappe, c’est la densité humaine et technique de la délégation marocaine. On n’est pas dans une visite d’apparat. La présence de cadres opérationnels, de spécialistes du renseignement et d’experts en cybersécurité indique une volonté de faire aboutir des projets concrets. Il ne s’agit plus seulement de coordonner des positions, mais de co-construire des outils communs. Cette visite scelle, en creux, la naissance d’un couloir sécuritaire Rabat-Riyad, dont les effets se feront sentir bien au-delà de la seule relation bilatérale. »

Ce déplacement ne saurait être réduit à une simple actualisation des bonnes relations entre deux royaumes frères. Il s’inscrit dans une temporalité plus longue, faite de visites croisées, d’accords techniques discrets, d’échanges de renseignements dont la teneur n’affleure presque jamais dans les médias. Depuis plusieurs années, les services marocains et saoudiens ont densifié leurs liens, confrontés qu’ils sont à des défis communs : terrorisme transnational, trafic d’armes, ingérences numériques.

Mais la visite de M. Hammouchi franchit un seuil qualitatif. Elle officialise, sans protocole pompeux, l’avènement d’une relation mature, où l’asymétrie initiale s’est résorbée au profit d’un rapport davantage équilibré. Le Maroc n’est plus seulement un partenaire fiable ; il est devenu un référent. L’Arabie saoudite, de son côté, ne se contente plus d’acheter de la sécurité : elle la coproduit.

Au terme de cette visite, une évidence s’impose : la relation maroco-saoudienne n’est plus cantonnée au registre de la solidarité historique. Elle s’est muée en un partenariat structurant, capable de générer des normes et des pratiques qui, à terme, pourraient irriguer l’ensemble de l’architecture sécuritaire régionale. Loin des effets d’annonce et des déclarations convenues, c’est dans l’épaisseur des échanges techniques et la confiance patiemment tissée entre services spécialisés que se joue l’avenir de la coopération interarabe.

Rabat et Riyad en administrent aujourd’hui la preuve silencieuse. Et si la géopolitique aime les ruptures spectaculaires, elle se nourrit aussi, plus durablement, de ces rapprochements méthodiques qui, un jour, finissent par dessiner une carte. Celle-ci, désormais, relie les deux capitales par un trait plus épais. Le reste du monde ferait bien de l’observer.