Mahi Binebine, entre toile et manuscrit : un dossier international relit son œuvre au croisement des arts

Mahi Binebine, entre toile et manuscrit : un dossier international relit son œuvre au croisement des arts

Hicham TOUATI 

À Fès, le laboratoire CREDIF signe une présence remarquée dans le dernier numéro d’Expressions maghrébines, consacré à l’écrivain et plasticien Mahi Binebine. Coordonné par Hicham Belhaj, professeur de l’enseignement supérieur à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines Dhar El Mehraz, ce dossier inscrit une équipe de recherche marocaine dans un espace éditorial international, autour d’une question exigeante : comment lire une œuvre qui circule sans cesse entre littérature, peinture, corps et mémoire ?

Il est des œuvres qui résistent aux catégories trop étroites. Celle de Mahi Binebine en fait partie. Écrivain et artiste plasticien, il construit depuis plusieurs décennies un univers où les personnages de papier semblent parfois prolonger les silhouettes de ses toiles, et où l’image paraît dire ce que la phrase retient encore. C’est cet entre-deux, à la fois esthétique et critique, qu’explore le volume 25, numéro 1 d’Expressions maghrébines, paru à l’été 2026 sous le titre « L’Univers interartistique de Mahi Binebine : entre littérature et arts ».

L’annonce en a été faite par Hicham Belhaj sur sa page Facebook, accompagnée de la couverture du numéro. Rien de tapageur dans la présentation : une revue spécialisée, un dossier thématique, des chercheurs réunis autour d’un même objet. Mais derrière cette sobriété se joue une affaire importante pour la recherche littéraire marocaine : un enseignant-chercheur de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah coordonne un numéro consacré à une figure majeure de la création marocaine contemporaine, dans une revue reconnue dans le champ des études maghrébines.

Expressions maghrébines, revue de la Coordination Internationale des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines, se présente comme un espace de circulation académique autour des littératures, des mémoires et des imaginaires du Maghreb. La couverture du numéro indique un ancrage éditorial à Tulane University, avec le soutien de la School of Liberal Arts de cette université et du Centre Dona i Literatura de l’Université de Barcelone. Hicham Belhaj rappelle, pour sa part, que la revue est indexée dans Scopus et Web of Science, ce qui donne à cette publication une visibilité particulière dans le champ scientifique international.

Le dossier rassemble plusieurs contributions consacrées aux liens entre écriture et arts plastiques chez Mahi Binebine. Hicham Belhaj signe l’introduction du volume ainsi qu’un article intitulé « Peinture et littérature chez Mahi Binebine : L’écrire-peindre comme critique immanente », où il interroge le rapport entre geste pictural et construction romanesque. Siham Ben El Haj et Mustapha Elouizi analysent la dualité et l’enfermement dans l’œuvre de l’artiste, deux motifs qui traversent nombre de ses figures, souvent prises entre contrainte visible et prison intérieure.

Bouchra Eddahbi et Assia Marfouq abordent, de leur côté, la question du corps fragmenté entre texte et image, en mettant en relation l’intermédialité et les enjeux sociaux que porte cette représentation. Mohamed Semlali propose une lecture de « Le grand livre de Mahi Binebine » comme traversée transfictionnelle, attentive aux passages entre réel, fiction et recomposition de l’imaginaire. À cet ensemble s’ajoute un entretien conduit par Hicham Belhaj avec Mahi Binebine sous le titre « L’art comme nécessité », formule sobre qui renvoie à une création pensée non comme ornement, mais comme exigence.

Le numéro comprend également un article en varia signé Maya Boutaghou, « Jalons pour une historiographie culturelle du Maghreb pluriel : Eugène Fromentin, Albert Memmi, Assia Djebar ». Sa présence élargit l’horizon du volume en reliant la réflexion sur Binebine à une interrogation plus ample sur les représentations culturelles, les héritages et les récits du Maghreb.

L’intérêt de ce dossier tient d’abord à son angle. Les études littéraires maghrébines ont longtemps privilégié le texte, la langue, l’histoire, la mémoire coloniale ou postcoloniale. Ici, le regard se déplace vers l’interartistique. Il ne s’agit pas de considérer la peinture comme un simple prolongement de l’écriture, ni le roman comme une traduction narrative de l’image. Le dossier invite plutôt à lire les deux pratiques comme des gestes qui dialoguent, se répondent, parfois se corrigent ou se contredisent. C’est dans cette zone de frottement que l’œuvre de Binebine gagne en profondeur critique.

Cette publication porte aussi la marque du CREDIF, laboratoire de recherche de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines Dhar El Mehraz, classé premier laboratoire de recherche de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah en 2025. Ce classement n’épuise évidemment pas la valeur d’un laboratoire, mais il dit quelque chose d’une régularité, d’un encadrement et d’une production scientifique suivie. Derrière ce type de contribution se dessine un écosystème fait de transmission et d’exigence : un directeur attentif à la dynamique collective, des enseignants-chercheurs engagés dans les débats de leur champ, un staff académique qui accompagne les projets, et des doctorants qui trouvent dans ces publications des repères méthodologiques et des motifs de travail.

À l’échelle de l’université marocaine, l’enjeu n’est pas seulement de publier. Il est de faire circuler des problématiques, de donner une visibilité à des objets d’étude issus du Maghreb, et de montrer que les œuvres marocaines contemporaines peuvent nourrir des lectures théoriques fines, au-delà des approches strictement nationales. En coordonnant ce numéro, Hicham Belhaj ne se contente donc pas d’ajouter une publication à un parcours académique ; il contribue à placer une œuvre marocaine au centre d’une discussion scientifique internationale.

Le choix de Mahi Binebine est, à cet égard, particulièrement significatif. Son œuvre oblige à traverser les frontières disciplinaires : elle appelle la littérature, la peinture, la sociologie du corps, la mémoire des blessures, la représentation de l’exclusion, mais aussi la question du regard. Lire Binebine, c’est accepter que le roman et la toile ne parlent pas toujours la même langue, mais qu’ils interrogent souvent les mêmes silences.

Ce numéro d’Expressions maghrébines ne clôt donc pas la lecture de Binebine ; il la déplace. Il invite à revenir vers ses romans, ses figures, ses corps blessés, ses espaces d’enfermement et ses images intérieures avec une question plus nette : que voit-on autrement lorsqu’on accepte de lire le texte et l’image dans un même mouvement ? C’est peut-être là que commence la part la plus féconde de cette publication : non dans la réponse définitive qu’elle apporterait, mais dans les chemins de recherche qu’elle ouvre.