Le style au service de la souveraineté: un cours de géopolitique signé LAROUI
Hicham TOUATI
Dans l’arène des joutes diplomatiques, rares sont les interventions qui conjuguent avec brio la précision historique, la verve littéraire et le sens de la repartie. Parue dans Jeune Afrique (n° 3151, août 2025), la lettre de l’écrivain et universitaire marocain Fouad LAROUI à l’adresse du député français DELOGU s’impose comme une réponse cinglante, mais élégamment formulée, à une déclaration jugée maladroite, sinon ignorante, de la part de ce jeune parlementaire sur la question du Sahara marocain.
La missive s’ouvre avec une politesse acérée, marquant d’emblée la distance entre les deux hommes :
« Monsieur, vous ne me connaissez pas et je ne vous connais que par ouï-dire et pour vous avoir vu, à l’Assemblée nationale française, refuser de serrer la main d’un de vos collègues – ce qui, soit dit en passant, ne vous prédispose pas en ma faveur, ni en celle d’aucun observateur bien élevé."
Puis vient le cœur du différend : les propos de DELOGU affirmant que l’ONU poursuivrait l’organisation d’un référendum d’autodétermination pour le Sahara marocain. Une déclaration qui, selon LAROUI, trahit une ignorance manifeste du dossier :
« Référendum… Monsieur Delogu, êtes-vous mal informé ou êtes-vous de mauvaise foi ? Ignorez-vous que l’ONU a abandonné en 2007 l’option du référendum au Sahara ? »
L’écrivain enfonce le clou en évoquant, avec une ironie feutrée, le passé du député :
« Certes, en 2007, et selon votre notice Wikipédia, vous aviez vingt ans et vous étiez vendeur de prêt-à-porter le jour et serveur la nuit, ce qui vous laissait peu de temps pour suivre l’actualité internationale. Mais tout de même, vous avez eu le temps de vous cultiver depuis 2007. Nous sommes en 2025. »
Loin de se limiter à la critique personnelle, LAROUI articule une démonstration historique. Il rappelle que l’impasse sur le référendum découle de l’impossibilité persistante de définir une liste de votants consensuelle entre le Maroc et le Front Polisario. Il convoque alors une autorité décisive :
« Peter VAN WALSUM, qui fut de 2005 à 2008 l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU Kofi ANAN au Sahara occidental, l’avait dit avec une brutalité toute hollandaise : “Il n’y aura jamais de référendum au Sahara et le Maroc ne s’en retirera jamais.” »
Ce rejet du référendum s’accompagne d’une défense appuyée du plan d’autonomie marocain, présenté en 2007, que LAROUI qualifie de tournant décisif. Surtout, l’auteur oppose la réalité socio-économique des provinces sahariennes marocaines au sort des réfugiés sahraouis dans les camps de Tindouf.
« Ne seraient-ils pas infiniment plus heureux à Laâyoune ou à Dakhla ? », interroge-t-il, avant d’asséner un fait déroutant :
« Laissez-moi vous apprendre autre chose, Monsieur, et j’espère que vous n’êtes pas perché haut sur un escabeau, dans votre cuisine, parce que vous allez “tomber de la chaise”, comme on dit : les régions sahariennes, qui étaient misérables sous la colonisation espagnole, sont aujourd’hui les plus prospères du Maroc. »
En somme, le plaidoyer de LAROUI repose sur une articulation subtile entre faits, style et sarcasme. Il remet en cause l’autorité morale souvent attribuée aux élites politiques européennes sur les dossiers africains, et plaide pour une approche fondée sur la réalité du terrain et non sur des dogmes idéologiques désuets.
La lettre se clôt sur une proposition audacieuse, presque bienveillante :
« Je voudrais vous inviter, cher Monsieur, à visiter le Maroc et en particulier ses provinces sahariennes. Vous en reviendriez édifié – oserais-je dire transfiguré ? Il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis. »
Ce dernier trait, à la fois mordant et ouvert, résume toute la force du texte. Il ne s’agit pas uniquement de contredire ou de ridiculiser, mais de susciter un réveil intellectuel, une réévaluation sincère d’un dossier complexe trop souvent traité avec désinvolture.
LAROUI ne se contente pas de corriger une erreur : il oppose à une parole politique approximative la rigueur d’un esprit libre, le poids des faits, et l’élégance d’une plume qui, sans hausser le ton, parvient à remettre chacun à sa place.
