Fès veut réinventer l’étude des frontières depuis le Sud

Fès veut réinventer l’étude des frontières depuis le Sud

Hicham TOUATI 

Et si, pour une fois, la cartographie du monde ne se dessinait plus depuis les capitales du Nord, mais depuis une cité impériale du Maroc où les savoirs circulent en trois langues et où l’on refuse de réduire la frontière à une ligne de barbelés ? C’est le pari, à la fois scientifique et politique, de la deuxième édition de la Fez Border Studies Conference, qui s’est ouverte lundi 18 mai à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès (USMBA). Venus d’une trentaine de pays, près d’une centaine de chercheurs, de juristes, de géographes et de politistes y ont entamé quatre jours de dialogues interdisciplinaires pour poser les jalons d’un agenda intellectuel résolument décentré.

L’événement, porté par le Laboratoire des Études juridiques et politiques de l’USMBA en partenariat avec la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal, l’INALCO et l’Arizona State University, s’inscrit dans la continuité d’une première édition fondatrice tenue en 2024. À l’époque, les participants avaient formulé ensemble ce qu’ils ont appelé « l’Agenda de Fès pour les études frontalières ». Deux ans plus tard, il ne s’agit plus seulement de prolonger la réflexion, mais de l’ancrer dans un paysage international que les organisateurs décrivent comme marqué par le retour des nationalismes, l’hypersécurisation et les recompositions géopolitiques. Dans ce monde incertain, la frontière n’a jamais été aussi présente, et jamais sa signification n’a été aussi disputée.

Devant un parterre d’universitaires attentifs, le président de l’USMBA, Mustapha Ijjaali, a salué une conférence qui « nous invite non seulement à considérer les frontières comme des lignes de division, mais aussi à les repenser en tant qu’espaces vécus, relationnels, façonnés par l’histoire, les rapports de pouvoir et l’expérience humaine ». Des mots qui donnent le ton : à Fès, la frontière n’est pas un mur, c’est un prisme.

Le programme, d’une densité remarquable, décline cette ambition à travers des panels en anglais, en français et en arabe, où il est question de militarisation des frontières, de dématérialisation des contrôles, d’expériences vécues par les femmes dans les zones frontalières d’Asie du Sud, de commerce informel dans le Nord marocain ou encore des logiques carcérales de la frontiérisation. L’originalité de l’approche tient à cette volonté farouche, martelée par les organisateurs, de « désoccidentaliser la pensée sur les études frontalières ». La politiste Élisabeth Vallet, directrice du Centre d’études géopolitiques de la Chaire Raoul-Dandurand et co-organisatrice de la conférence, l’a résumé au micro d’Universitatv, la plateforme médiatique qui couvre l’intégralité des échanges : « Il est important aujourd’hui de regarder les frontières vues du Sud, d’adopter une autre lecture. Nous sommes très chanceux car nous avons des participants venus d’Afrique, d’Asie, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud. »

Cette diversité géographique et intellectuelle n’a rien d’un détail cosmétique. Elle est la condition même d’un renouvellement des cadres théoriques, trop longtemps monopolisés par les laboratoires et les revues anglo-saxonnes. L’initiative doit beaucoup à l’opiniâtreté de Saïd Saddiki, professeur de relations internationales à l’USMBA et cheville ouvrière de cette rencontre. « Cette seconde édition témoigne de la reconnaissance, par nos partenaires et par les participants venus des quatre coins du monde, du rôle que le Maroc et l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès sont appelés à jouer en tant que carrefour du dialogue planétaire sur les questions frontalières », a-t-il déclaré, soulignant que près d’une centaine de chercheurs ont fait le déplacement pour débattre d’une question « qui ressurgit avec vigueur face aux défis que les frontières affrontent désormais dans toute leur complexité ».

L’ancrage marocain du colloque n’est pas seulement un choix de lieu, il est un argument scientifique en soi. Le Maroc, rappelait le doyen de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales, Mohammed Bouzlafa, a mené depuis 2013 « sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, une expérience singulière en permettant aux migrants subsahariens de s’établir durablement sur son sol ». Une politique migratoire qui offre aux congressistes un laboratoire vivant pour interroger, loin des schémas européens, la gouvernance des mobilités. « Ce colloque offre l’occasion de penser la manière dont de telles initiatives peuvent contribuer à rehausser la qualité et la noblesse des rapports humains », a ajouté le doyen, rappelant que le droit et l’économie ne sauraient épuiser à eux seuls la question frontalière.

Dans les travées de la faculté, les discussions se poursuivaient bien au-delà des sessions formelles. On y croisait des doctorants penchés sur les stratégies de publication lors d’un atelier d’écriture collective animé par Damien Simonneau, de l’INALCO, mais aussi des chercheurs confirmés échangeant sur les mémoires frontalières ou les héritages coloniaux des découpages territoriaux. Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger – partenaire essentiel de l’événement –, a rappelé combien la frontière est devenue « un thème manipulé par les médias, par un certain nombre d’acteurs politiques », rendant indispensable une « approche rigoureuse scientifique ».

La présence du staff d’Universitatv, qui recueille les témoignages des principaux intervenants et diffuse les temps forts du colloque, joue un rôle clef dans le rayonnement de cette manifestation. À l’heure où la recherche en sciences sociales peine parfois à toucher un public élargi, cette couverture médiatique donne une caisse de résonance inédite aux débats, tout en ancrant l’image d’une université marocaine pleinement inscrite dans les réseaux internationaux de la connaissance.

Mardi et mercredi, les panels se succéderont encore, de la matérialité des murs à la frontière Inde-Myanmar, des violences de genre facilitées par la technologie aux politiques d’externalisation. Autant de sujets qui, rassemblés dans ce creuset fassi, dessinent une géographie alternative du savoir. Car au fond, ce que la conférence de Fès esquisse depuis deux éditions, c’est l’idée que la frontière n’est pas une fatalité topographique, mais un rapport social et politique qui peut être lu, écrit et peut-être transformé depuis bien d’autres points du monde. L’Agenda de Fès n’en est qu’à ses débuts, mais il a déjà trouvé son cap.