Circulaires absurdes et violences scolaires : le ras le bol des enseignants de Fès Meknès
Hicham TOUATI
Dans une atmosphère lourde de colère et de dignité blessée, le corps enseignant de la région Fès-Meknès a donné à voir l’un des actes de mobilisation les plus significatifs depuis le début de cette année. Ce qui devait être une simple manifestation statique devant le siège de l’Académie régionale de l’éducation et de la formation Fès Meknès s’est rapidement mué en une marche imposante, révélant un malaise profond et une exaspération largement partagée. L’inquiétude n’est plus silencieuse : elle crie dans les rues.
Cette démonstration de force n’était nullement l’émanation d’une frange marginale ou d’un réflexe corporatiste. Elle fut l’expression vivace d’un ras-le-bol collectif, porté par une diversité d’enseignants unis au-delà des appartenances syndicales. Tous clament l’impératif de défendre ce qu’ils qualifient: « une profession minée par la précarisation croissante, les violences répétées, et le démantèlement progressif de l’école publique, vidée de sa substance au nom d’une gestion technocratique et désincarnée. » . L’enseignant, jadis pilier du progrès et de l’ascension sociale, se voit relégué au rang d’un simple rouage interchangeable dans une machinerie bureaucratique sans âme.
La formation d’un front syndical unifié regroupant cinq grandes centrales ne doit rien au hasard : elle témoigne d’un sursaut d’intelligence collective, face à une crise systémique. L’école n’est plus simplement en difficulté ; elle est en danger. La multiplication des agressions, tant physiques que morales, au sein des établissements scolaires, illustre une dégradation alarmante du climat éducatif, où le respect de l’enseignant est devenu l’exception plutôt que la norme.
Les slogans scandés n’étaient pas de simples formules : ils étaient le récit d’une souffrance chronique. Ils dénonçaient notamment l’absurdité de certaines circulaires ministérielles — tel le fameux texte sur le “jardinage pédagogique” — perçues comme des fuites en avant grotesques, autant de diversions servant à éluder les véritables urgences du secteur. Le mal n’est pas conjoncturel, il est enraciné, et chaque jour passé sans réponse renforce le sentiment d’abandon.
Le drame d’Arfoud, où la jeune enseignante Hajar IBTIHAL a trouvé la mort dans des circonstances tragiques, plane comme une ombre sur toute cette mobilisation. Pour ses collègues, son sang versé n’est pas un simple fait divers : il est, d’après eux, « le symbole d’un système défaillant, d’une école livrée à elle-même, où la violence devient banale, et où l’indifférence institutionnelle s’érige en règle ». Ce crime, disent-ils, est éducatif avant d’être criminel ; il est politique dans ce qu’il révèle d’un État qui ne protège plus ses éducateurs.
Au cœur de cette colère, un mot s’impose : “Assez”. Assez de politiques improvisées, disent-ils, assez de discours méprisants, assez de voir les enseignants désignés à la vindicte publique chaque fois qu’un dysfonctionnement survient. La profession refuse désormais de courber l’échine et exige, dans une voix ferme et unie, que la dignité soit rétablie et que des garanties concrètes soient apportées. Il ne s’agit plus seulement de demander : il s’agit d’exiger.
Loin de tout esprit de révolte aveugle, la déclaration finale du front syndical, prononcée par Ahmed BOUTMEZGUIDA, secrétaire régional de la Fédération Nationale de l’Enseignement affiliée à l’Union Marocaine du Travail, a remis les choses au clair : « Nous ne sommes pas des fauteurs de troubles, mais les garants d’un savoir en péril. » Le message est limpide : si l’on continue à étouffer la voix des éducateurs, c’est la société tout entière que l’on condamne au silence de l’ignorance.
Les revendications portées sont précises : une loi de protection contre les violences scolaires, une responsabilisation claire de l’administration face aux atteintes à la sécurité des personnels, et un rejet catégorique du projet de loi sur le droit de grève, perçu comme un instrument de musellement de la contestation légitime.
En dernière analyse, cette marche ne fut pas simplement une revendication sociale : elle fut un cri civique. Un appel lancé à l’État, à la société et à la conscience collective, pour qu’enfin l’on cesse de sacrifier ceux qui portent, chaque jour, le flambeau du savoir dans les conditions les plus précaires. Car une école qui maltraite ses enseignants est une école qui trahit sa mission. Et un pays qui oublie ses maîtres se prépare, inéluctablement, à l’obscurité.















